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Comment dissoudre la démocratie ou histoire du "millefeuille"

vendredi 5 avril 2013, par François Bunner

Le millefeuille, le millefeuille administratif ! Il ne faut prononcer ces mots qu’avec une mine consternée en disant que c’est un cauchemar politique. A moins que de cauchemar il n’y en ait que pour la démocratie…

À l’origine de la période que nous vivons, il y avait un triptyque d’institutions, appelons-le le "triptyque démocratique" : commune, département, État. Elles n’étaient pas parfaites ces institutions, mais elles fonctionnaient en permettant un excellent enracinement dans la nation (communauté des citoyens) et finalement ce sont quand même elles qui ont été le cadre de nos Trente Glorieuses, et ce n’est pas par hasard !

Mais avec les temps qui changeaient, elles ont été jugées "pas assez modernes". Toutes sortes de voix — politiciens, journalistes, technocrates, experts, notables, ajoutons quelques "acteurs globaux" industriels ou banquiers — se sont alors fait entendre pour qu’on sache qu’il manquait des niveaux plus efficaces d’administration territoriale, des niveaux plus stratégiques, permettant d’insuffler plus de dynamisme et de croissance dans l’économie.

C’est ainsi qu’à des moments différents et sous des impulsions différentes est apparu un autre triptyque d’institutions, appelons-le le "triptyque efficace" : Europe, région, inter-communalité. Les notables ont eu les comcom’ et les régions, les "acteurs globaux" on reçu l’Europe, voire le GATT-OMC et d’autres organes de ce genre. Ensemble, ils se comprennent bien.

Il faut bien comprendre comment ces niveaux s’empilent, en fait ils s’intercalent les uns dans les autres :

         <— Europe
  État
         <— région
  département
         <— inter-communalité
  commune
====== citoyen—suffrage universel ======

C’est cet empilement qui est désigné sous le nom de "millefeuille". Il est forcément trop compliqué. Et puis il y a des couches en trop. « Il faut simplifier le millefeuille » est la formule-sentence qu’il convient de prononcer.

Vous aurez accessoirement noté que les niveaux du "triptyque efficace" se sont glissés au-dessus du "triptyque démocratique". On aurait voulu se débarrasser du petit peuple (et de la démocratie) qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Car il faut être sérieux, n’est-ce pas, le peuple n’est pas en mesure de savoir ce qui est bon pour lui, vu qu’il ne comprend à peu près rien au monde moderne qui se déploie si vite. Il faut réserver ces décisions à ceux qui savent, à ceux qui le font [1].

Mais maintenant il est temps de poser la question : « comment simplifier le millefeuille ? » C’est très simple nous répondent les "seigneurs" de ce monde : en transférant des pouvoirs des communes (trop petites) vers les intercommunalités, ceux des départements (trop petits) vers les régions et ceux des États (trop petits) vers l’Europe, c’est-à-dire en affaiblissant méthodiquement le "triptyque démocratique" et en renforçant tout aussi méthodiquement le "triptyque efficace". Ainsi, grâce à cette manœuvre le pouvoir sera passé d’un triptyque à l’autre et aura été subtilisé aux citoyens, au suffrage universel, au profit des puissants et de leurs intérêts privés.

Pour réussir ce tour de passe-passe, il faut toujours prétexter qu’en ces temps de globalisation les problèmes qui surgissent sont dus à un manque de pouvoir dans le "triptyque efficace" et à un excès de résidu de pouvoir dans le "triptyque démocratique", mais aussi répéter qu’il faut absolument poursuivre la fuite en avant et écarter comme caduques les régulations et les traités internationaux qui organiseraient ces régulations par les États.

C’est le tour de passe-passe de toujours, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, aucune modernité là dedans ! Les puissants cherchent toujours à avoir les mains plus libres, à déborder le pouvoir, à imposer leurs intérêts en lieu et place de l’intérêt général, qui est toujours à refonder : « ne vous mêlez pas de nos affaires, si nous sommes plus libres nous serons plus prospères et vous récupérerez plus de miettes » nous disent-ils.

Citoyens, ce n’est même pas la peine de s’en indigner. Il faut faire de la politique.

Ainsi, quand on vous propose de voter en faveur d’une fusion d’institutions qui dissout une institution du "triptyque démocratique", en l’occurrence le département au profit d’une institution du "triptyque efficace", commencez par voter NON !

Notes

[1Pour qu’ils nous fassent des subprimes, des CDS, des CDO, les dérégulations, des emprunts d’État sur le marché privé, des PPP, les politiques supra-nationales, l’Euro, les délocalisations, l’austérité… pour citer au hasard quelques fléaux qui nous frappent ces temps-ci.

2 Messages

  • Comment dissoudre la démocratie ou histoire du "millefeuille" Le 6 avril 2013 à 11:33, par François Bunner

    Suite à des échanges en écho à cet article, je tiens à préciser que dans mon esprit il n’y a pas de complot, pas de comité secret qui organiserait par ses réseaux, ses sous et son influence plus ou moins occulte, le transfert de la souveraineté d’un triptyque institutionnel vers l’autre. (ce serait si simple !)
    Par contre, il y a des représentations de la "modernité", des modes de pensée, des idées qui se répandent sur ce que devraient être les choses, la circulation du pouvoir, pour que "ça" aille mieux.
    Puis les circonstances, les contraintes économiques et politiques qui déstabilisent l’ancien ’équilibre’, mettent les gens (qui puisent leurs idées auprès des dites représentations) en mouvement ce qui fait pencher la donne en faveur de ceux qui sont à la manœuvre quand les citoyens préfèrent le confort d’un peu de sécurité matérielle, provisoire, à l’exercice de leur civisme.

    • Comment dissoudre la démocratie ou histoire du "millefeuille" Le 8 avril 2013 à 11:54, par Hugo bloss

      Oui pourquoi pas... le complotisme est difficile à porter. Néanmoins réaliser un diagnostic comme le vôtre puis conclure que tout serait qu’une question d’idée c’est refuser d’aller au fond des choses. Alors comment se fait il que la majorité des élus ou des décideurs pensent la même chose ? Pourquoi l’oligarchie européenne pense différemment que les peuples qu’elles gouvernent (dans la majeure partie des cas) ? Ne pensent elles pas pour ses propres intérêts ? si la réponse est oui alors nous avons une forme de complot qui utilise les institutions pour préserver et faire fructifier les intérêts de quelques uns. Vous dîtes que selon vous il n’y a " pas de comité secret qui organiserait le transfert de la souveraineté...". Quid des sociétés secrètes en France comme par exemple les francs-maçons ? N’en déplaise à votre analyse mais il existe bien des arrières boutiques très influentes à tous les échelons de la vie politique. Les soit disantes preuves de l’existence d’ armes de destructions massives en irak mis en avant par l’administration américaine montrent qu’il y a bien plus qu’une simple représentation commune d’idées parmi les représentants politiques...