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Éloge du département

Du cheval-jour à la voiture-heure

mercredi 3 avril 2013, par François Bunner

Parce qu’il est né à la fin du XVIIIe s., le département serait obsolète. C’est cette idée fausse que des demi-savants tentent de propager en prenant leurs grands airs. Précisons certains points pour qu’il n’y ait pas trop de monde qui se fasse intoxiquer.

Puisqu’ils veulent parler d’histoire…

Les départements sont nés au tout début de la révolution française, le 22 décembre 1789. Le but était de remplacer les anciennes provinces du royaume qui étaient le symbole même de l’ingouvernabilité de la France. Elles étaient caractérisées, par l’immense disparité de leurs privilèges (étymologiquement : "lois privées", en l’occurrence spécifiques à chaque province) qui furent les leurs jusqu’à la Nuit du 4 août 1789. L’usage de ces droits spécifiques des provinces et les prérogatives de leurs Parlements avaient entre autres contraint Louis XVI à convoquer les États Généraux pour sortir de l’impasse.

Le nouveau maillage territorial devait répondre à quelques exigences :
- être plus régulier, afin qu’il n’y ait plus d’entités minuscules et d’autres très grandes ;
- être de taille raisonnable afin que tout citoyen puisse se rendre dans le chef lieu de son département en moins d’une journée de cheval ;
- ne plus être tributaire des facéties de l’histoire qui avaient rendu certaines frontières de provinces excessivement compliquées ;
- permettre la mise en œuvre des nouvelles lois que la toute jeune Assemblée Constituante était en train de produire.

Une idée qui apparut au départ fût celle qui voulut appliquer un découpage géométrique à la France, en faisant des carrés de 18 lieues sur 18, soit 72 km. Cette idée avait déjà été formulée sous l’ancien régime, elle s’inspirait du découpage de certains États des tout nouveaux États-Unis d’Amériques. Mais à part Edmund Burke [1] et quelques autres, personne ne pris cette proposition au sérieux.

Au contraire les auteurs conçurent un découpage très intelligent qui tout en s’adaptant aux contraintes géographiques de la France (car dans la vraie vie on ne se déplace pas comme un doigt sur une carte), respectait à la fois le principe du trajet "domicile—chef-lieu" en une journée de cheval et certaines limites des provinces qui exprimaient des affinités, fruits des habitudes de vie commune dues à l’histoire.

Ainsi, contrairement à ce qu’on dit souvent un peu vite, si les départements ont certes consisté en une transformation radicale, ils n’ont pas fait table rase du passé.

De l’ère du cheval à celle de la voiture…

224 ans plus tard, des esprits forts d’une sagacité digne de Jean-Claude Dusse, nous font donc remarquer que comme cela fait bien longtemps que plus personne ne se rend dans sa préfecture à dos de cheval ou en calèche, il serait temps que le département soit jugé obsolète. De nos jours, on est moderne, on se déplace en automobile, l’efficacité réclame de créer des entités plus grandes !

Raisonnement simpliste et idéologique, qui ne regarde pas la vie des Français telle qu’elle est.

Le département au cœur de la vie des Français

En effet, si vous observez toutes les fédérations d’associations sportives, artistiques, toutes les organisations politiques et syndicales, toutes les associations caritatives, sociales, d’éducation populaire, tout les organismes professionnels et tout ce que vous voudrez, dès que ces organismes comptent un nombre un peu significatif de membres qui sont amenés à avoir des activités en commun, tous organisent leur activités dans le cadre du canevas départemental.

Pourquoi ? Parce que dans la vie d’aujourd’hui on se déplace beaucoup plus qu’à la fin du 18e s., et de pouvoir aller partout à toutes les réunions, pour tous les matchs de foot des gamins, etc. en moins d’une heure, c’est prodigieusement pertinent et écologique ! Le département est plébiscité dans les faits pour la proximité qu’il permet de mettre en œuvre.

C’est ainsi que le département est devenu encore plus pertinent qu’il y a 224 ans en passant du "cheval-jour" à la "voiture-heure".

 

 

Post-scriptum : expérimentations…

Monsieur Je-sais-tout objectera qu’il semblerait que le Medef Alsace [2], les Chambres de Commerce et d’Industrie d’Alsace, les Chambres d’Agriculture d’Alsace aient fusionné… il me semble plus exact de dire : créé un organisme régional. Nous les félicitons car eux au moins ont joint l’acte à la parole, contrairement à certains politiques qui n’ont fait que parler. Mais qu’on ne nous en veuille pas, ces initiatives sont si récentes qu’aucun enseignement ne peut encore en être tiré. Les départements n’ont d’ailleurs aucunement été supprimés, au mieux des responsabilités ont été redistribuées et nous doutons fort que les départements soient un jour complètement supprimés sans coûteux dysfonctionnements. Mais nous observons leurs expérimentations avec attention [3].

Des liens pour creuser la question :
- La formation des départements
- La première carte des départements

Notes

[1auteur d’un ouvrage critique de la Révolution, Réflexions sur la Révolution de France, 1790, où il pose une condamnation définitive du rationalisme français
qui a servi depuis de référence à toutes les écoles de pensées anti-modernes et réactionnaires.

[2depuis le 1er janvier de cette année

[3En espérant que les salariés impactés par ces réorganisations qui semblent peu satisfaits puissent nous en dire plus, car en ce moment, en plus de devoir faire la promotion du « oui », on semble aussi leur avoir intimé l’ordre de ne rien dire de leurs éventuels désaccords quant à ces fusions qui les ont impactés.